La gloire de mon père

La scène se passe à la fin du XIXème siècle. La mère de Marcel, âgé de quatre ans, le dépose dans la classe de son père quand elle va au marché.

 

 

Un beau matin, ma mère me déposa à ma place, et sortit sans mot dire, pendant qu'il écrivait magnifiquement sur le tableau: « La maman a puni son petit garçon qui n'était pas sage. »

Tandis qu'il arrondissait un admirable point final, je criai: « Non! Ce n'est pas vrai! »

Mon père se retourna soudain, me regarda stupéfait, et s'écria: « Qu'est-ce que tu dis?

- Maman ne m'a pas puni! Tu n'as pas bien écrit! »

Il s'avança vers moi:

- Qui t'a dit qu'on t'avait puni?

- C'est écrit.

La surprise lui coupa la parole un moment.

- Voyons, voyons, dit-il enfin, est-ce que tu sais lire?

-Oui.

- Voyons, voyons... répétait-il.

Il dirigea la pointe du bambou vers le tableau noir : « Eh bien, lis. »

Je lus la phrase à haute voix. Alors, il alla prendre un abécédaire, et je lus sans difficulté plusieurs pages...

Je crois qu'il eut ce jour-là la plus grande fierté de sa vie.

            Lorsque ma mère revint, elle me trouva au milieu des quatre instituteurs, qui avaient renvoyé leurs élèves dans la cour de récréation, et qui m'entendaient déchiffrer lentement l'histoire du Petit Poucet... Mais au lieu d'admirer cet exploit, elle pâlit, déposa ses paquets par terre, referma le livre et m'emporta dans ses bras en disant: «Mon Dieu! Mon Dieu !... »

Sur la porte de la classe, il y avait la concierge, qui était une vieille femme corse: elle faisait des signes de croix. J'ai su plus tard que c'était elle qui était allée chercher ma mère, en l'assurant que « ces messieurs» allaient me faire « éclater le cerveau ».

À table, mon père affirma qu'il s'agissait de superstitions ridicules, que je n'avais fourni aucun effort, que j'avais appris à lire comme un perroquet apprend à parler, et qu'il ne s'en était même pas aperçu. Ma mère ne fut pas convaincue, et de temps à autre elle posait sa main fraîche sur mon front et me demandait : « Tu n’as pas mal à la tête ? ».

Non, je n'avais pas mal à la tête, mais jusqu'à l'âge de six ans, il ne me fut plus permis d'entrer dans une classe, ni d'ouvrir un livre par crainte d'une explosion cérébrale. Elle ne fut rassurée que deux ans plus tard, à la fin de mon premier trimestre scolaire, quand mon institutrice lui déclara que j'étais doué d'une mémoire surprenante, mais que ma maturité d'esprit était celle d'un enfant au berceau

 

source : La gloire de mon père, Marcel Pagnol (extrait tapé par Cocotte, forum EDP)


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